Des lauriers pour Astérix

C’est un record qui ne semble pas avoir fait de bruit. La planche originale 43 des Lauriers de César, estimée entre 80 et 100 000 euros, s’est envolée à 332 800 euros le 16 mai dernier, au cours d’une vente Tessier & Sarrou consacrée à la bande dessinée. Ce petit bijou est dédicacé par Albert Uderzo à Roland Buret, libraire parisien et expert bien connu des collectionneurs bédéphiles.

Les 44 planches des Lauriers de César, dix-huitième aventure d’Astérix, furent publiées dans l’hebdomadaire Pilote de septembre 1971 à février 1972, avant de paraître en album dans la foulée. Tirage initial : 1,1 million d’exemplaires. Dans cette histoire, Astérix et Obélix ont pour mission de voler la couronne de lauriers de César à la suite d’un pari stupide de leur chef aviné Abraracourcix. Celui-ci, blessé par une suite de réflexions méprisantes de la part d’Homéopatix, son beau-frère lutécien, lui a en effet promis de lui faire manger un plat qu’il ne pourra jamais se payer malgré son aisance financière : un ragoût parfumé de cette couronne !

Mais observons plus attentivement la planche – l’avant-dernière du récit – dont l’originale vient de trouver preneur. (Avertissement pour ceux qui n’ont pas lu Les Lauriers de César : divulgâchage en vue !)

La première chose qui frappe le regard balayant l’ensemble de la planche, ce sont les phrases en caractères gras et gros, plus que les rares visages en plan rapproché. « Les lauriers de César ! » fait écho au titre de l’album. Quant à « Par Toutatis ! » et « Avé [Jules] César ! », ce sont deux formules parmi les plus célèbres des aventures d’Astérix. Cette particularité a dû certainement plaire aux enchérisseurs.

La demi-planche supérieure (43A) présente une scène se déroulant « dans une ruelle proche du palais de Jules César », aux premières lueurs du soleil. Nous sommes encore dans une semi-pénombre, une sorte de brouillard : atmosphère idéale pour conspirer ! La technique employée par Uderzo s’apparente en partie à celle du pointillisme, mouvement artistique en vogue dans les années 1880, et dont Seurat fut un maître. Le dessinateur d’Astérix a expliqué sa méthode lors de ses entretiens avec Numa Sadoul (Uderzo l’irréductible, Hachette, 2019) : « c’est dessiné, puis ensuite on plie en faisant des pointillés pour que ce ne soit pas entièrement noir, pour que ça ait l’air d’être du brouillard. […] Ça m’amusait de le faire, parce qu’il fallait quand même, en plus de la couleur, apporter au noir ce qui allait donner cette impression particulière… » Albert Uderzo précisait que cette idée lui était toute personnelle, son complice René Goscinny n’ayant rien spécifié en ce sens dans son script.

Effet curieux : l’esclave romain Garedefréjus (« Les lauriers de César ! ») puis Astérix (« C’est juré, par Toutatis ! ») semblent crier alors que l’heure est à la discrétion. À moins qu’ils se limitent à chuchoter fort ou, plus probablement, que ces phrases soient mises en valeur pour souligner l’importance de l’accord scellé entre nos amis gaulois et Garedefréjus.

La seconde demi-planche (43B) est plus classique. Outre le gag de la case finale (Astérix et Obélix ont substitué une couronne faite de fenouil à la vraie), on retiendra le groupe de personnages qui la surplombe : Barbe-Rouge, Baba et les autres pirates bien connus de la série. Il s’agirait d’une allusion à un épisode de la vie du réel Caius Iulius Caesar. Selon Plutarque, à l’âge de 25 ans, César fut enlevé par des pirates ciliciens durant 38 jours. Le versement d’une rançon lui permit d’être libéré. Au cours de sa détention, il avait menacé ses ravisseurs – sur le ton de la plaisanterie – de les faire un jour massacrer un par un. Les Ciliciens ne l’avaient pas pris au sérieux. Jules César mit pourtant son projet à exécution : il fit capturer la bande de pirates, les emprisonna, avant de les faire tuer et crucifier. Par bonheur, notre Barbe-Rouge de papier et ses copains, eux, ont repris la mer et recroisé plus d’une fois la route d’Astérix et Obélix.

Patrice GUÉRIN

1 réflexion sur “Des lauriers pour Astérix”

  1. C’est excellent ! C’est vrai que cette planche est remarquablement bien réalisée. Bonne idée de rappeler ce passage dans lequel Uderzo explique sa technique à Numa, même si je ne comprends pas la phrase « ensuite on plie ». Ça n’a aucun sens. À mon humble avis, Numa aura mal retranscrit les propos de son interlocuteur. Je crois qu’il a plutôt dit : « ensuite on remplit ». En tous cas, voici un article fort intéressant.

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