Tintin, les Tziganes et le père Rupert
Tintin a encore frappé fort le 18 mai dernier à Liège, lors d’une vente organisée par la maison BD Enchères. La planche originale 40 de l’album Les Bijoux de la Castafiore, estimée entre 120 et 150 000 euros, a atteint les 460 000. La manière dont elle a été présentée aux médias soulève toutefois des questions…
Le lot proposé lors de la vente à Liège n’était pas uniquement constitué de l’original de la planche 40 des Bijoux de la Castafiore : celle-ci était accompagnée d’un ensemble de trois lettres d’Hergé et de ses Studios. Les deux premières témoignent de l’époque où le père de Tintin élaborait le récit des Bijoux, en 1961. Il avait pris contact avec le père Rupert – de son vrai nom André Fontaine –, un homme qui prenait très à cœur sa fonction d’aumônier national des forains et des voyageurs. « Je prépare, en effet, une nouvelle histoire de “Tintin et Milou” où un rôle épisodique sera joué par une tribu de Romanichels – et j’ai le souci que mes dessins les représentent avec le maximum de fidélité », lui avait écrit Hergé. Rassuré quant aux intentions de l’artiste, le religieux avait accepté de prêter plusieurs photographies et de fournir des informations précieuses. L’album Les Bijoux de la Castafiore parut en 1963.
La troisième lettre jointe à la planche des Bijoux lors de la vente de BD Enchères date du 29 octobre 1982. Le père Rupert est décédé en mai de cette année-là. Cette fois, c’est Annemie De Moor, secrétaire aux Studios Hergé, qui répondait à André Fontaine, filleul homonyme du prêtre disparu. Celui-ci souhaitait acquérir un original d’Hergé en mémoire de son parrain. Trois propositions lui furent faites, parmi lesquelles « la planche originale n° 40 (en noir et blanc) », sans aucune contrepartie pécuniaire.
Dans la préface d’une récente édition des Bijoux de la Castafiore (version du journal Tintin, 2023), on apprend que le dessinateur tint effectivement sa parole et se sépara d’une planche, qu’il avait préalablement agrémentée de cette dédicace : « À André Fontaine, en souvenir de son parrain. » Étrange : la planche présentée le 18 mai à Liège est bien revêtue de la signature d’Hergé… mais dépourvue de tout envoi !
Poussé par la curiosité, j’ai mené quelques recherches, me souvenant de deux précédentes ventes aux enchères où il était question d’originaux ayant appartenu – du moins l’affirmait-on – au père Rupert ou à son neveu.
Le premier événement remonte au dimanche 10 mai 2009. La ville de Namur accueillait le très officiel Festival Tintin (qui n’existe plus aujourd’hui), et la maison Rops en avait profité pour organiser une vente, en collaboration avec Moulinsart. Parmi les pièces en vente figurait l’original – non dédicacé ! – de la planche 3 des Bijoux de la Castafiore, accompagné du crayonné correspondant. Si le catalogue de la vente ne mentionnait pas le nom de son ancien propriétaire, il en était tout autre dans le quotidien La Capitale du 14 mai 2009. Un journaliste y révélait que « cette planche, Hergé l’avait donnée à un prêtre verviétois ». Sa source ? Un porte-parole de la Fondation Hergé, qui lui avait confié : « Il ne serait pas étonnant que l’auteur en ait fait don au frère Rupert pour remercier celui-ci. Mais, même s’il s’agit là de l’hypothèse la plus probable, rien n’est vérifiable, les deux hommes ayant emporté ce secret. » La supposition était devenue certitude sous le stylo du reporter de La Capitale ! Aujourd’hui, on sait qu’Hergé n’a offert aucun original extrait des Bijoux de la Castafiore au père Rupert lui-même.
La deuxième vente aux enchères date du samedi 22 novembre 2014. Autre lieu, autre maison, autre original : c’est la planche 2 des Bijoux qui passait cette fois sous le marteau d’Artcurial, à Paris, au cours d’une vente consacrée à la bande dessinée dans son ensemble. Cette planche est ornée d’un autographe d’Hergé : « À André Fontaine, en souvenir de son parrain, amicalement, Hergé. Nov. 1982. »
L’affaire est pliée : c’est finalement l’original de la planche 2 des Bijoux de la Castafiore, et non la planche 40, qu’Hergé offrit au filleul du père Rupert ! Pourquoi ce changement de dernière minute ? Mon enquête s’arrête là, mais j’ai croisé pendant celle-ci un autre spécialiste de Tintin qui a poussé les investigations plus loin. Je ne vous dévoile rien en attendant la publication de son article dans quelques mois. L’univers d’Hergé n’a décidément pas fini de nous offrir son lot de mystères et de découvertes…
Patrice GUÉRIN






Merci Patrice pour ces recherches et pour ce portrait du père Rupert inconnu (de moi). La suite dans la revue Les Amis de Hergé n° 80…
Ping : Tintin, gli zingari e Padre Rupert - un enigma collezionsitico - afNews Fumetto e dintorni dal 1995 non profit journalism