L’année 2025 débutera sous le signe de la Chine pour les tintinophiles, avec la publication du Lotus bleu, version noir et blanc colorisée, et une nouvelle biographie de Tchang Tchong-Jen par Dominique Maricq et Tchang Yifei, fille du sculpteur. Le musée Hergé en profitera pour mettre en place une exposition sur le même sujet. Un bon prétexte pour revenir ici sur la participation de Tchang au cinquième opus des Aventures de Tintin.
En 1932, Hergé annonce le départ de Tintin et Milou pour un voyage au long cours qui les emmènera au Moyen-Orient et en Asie, Shanghai étant le but de leur périple. L’abbé Léon Gosset, aumônier des étudiants catholiques chinois en Belgique, est un lecteur du Petit Vingtième et des aventures du reporter à la houppe. Il prend contact avec Hergé, le suppliant de ne pas aligner les stéréotypes sur les Asiatiques. En mars 1934, le père de Tintin, qui vient d’achever Les Cigares du Pharaon et prépare Le Lotus bleu, rencontre l’abbé Gosset à Louvain. Celui-ci lui communique l’adresse de Tchang Tchong-Jen, un Chinois de son âge venu étudier la peinture et la sculpture à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles.
Tchang tarde à répondre aux lettres d’Hergé. Il se décide enfin à lui écrire le 25 avril. Rendez-vous est fixé le mardi 1er mai à 17 h chez le dessinateur, à Schaerbeek, dans la banlieue bruxelloise. Cette rencontre est une révélation pour Hergé. Pendant plusieurs semaines, les deux hommes se retrouvent tous les dimanches. Les discussions tournent autour de l’art, de la pensée orientale et de la situation politique en Chine. Évitant les clichés, Le Lotus bleu marquera d’une pierre blanche la saga tintinesque et l’évolution personnelle d’Hergé.
Tchang Tchong-Jen termine ses études aux Beaux-Arts à l’été 1935. Hergé rate son départ, gare du Nord à Bruxelles : il court après le train dans lequel a pris place son ami chinois, sans parvenir à le rattraper. Tout juste a-t-il le temps d’entrapercevoir le voyageur se penchant à la fenêtre de son compartiment. Adieux manqués.
Ils s’étaient promis de se revoir un jour. Séparés par la distance géographique, sans nouvelles l’un de l’autre à cause des bouleversements du monde, Tchang Tchong-Jen et Georges Remi ne se retrouveront qu’en 1981, à Bruxelles. Le créateur de Tintin, très affaibli par la maladie, y succombera deux ans plus tard.
« J’avais d’autres préoccupations, j’ai oublié »
Racontée mille fois, la rencontre Hergé-Tchang est archiconnue des tintinophiles, qui n’ignorent pas non plus que le sculpteur chinois a tracé des idéogrammes çà et là dans les planches du Lotus bleu.
À l’automne 1985, Tchang Tchong-Jen fait toutefois une nouvelle révélation, pendant un séjour en France. Invité quasi officiellement par Jack Lang, ministre de la Culture, et Régis Debray, il a accepté de donner une série de conférences sur l’art chinois à Paris. Les médias se bousculent pour interviewer ce personnage tout droit sorti des albums de Tintin. Interrogé sur Le Lotus bleu, Tchang affirme qu’en 1935, il avait refusé de cosigner l’album ainsi que le lui avait proposé Hergé, par crainte de conséquences fâcheuses. Il avait cependant trouvé un moyen de dissimuler son nom pour l’éternité dans l’album. Il raconte au micro de France Inter, le 7 septembre 1985 : « J’ai signé à la page 55, au coin, dans un dessin. Et l’autre, c’est page 45, aussi sur un panneau au fond, sur une couleur verte. Après, j’avais d’autres occupations, j’ai oublié. Pendant un demi-siècle, je n’y ai plus jamais pensé. » Tout heureux de s’être remémoré l’existence de ces cameos calligraphiés, Tchang ne manque pas de répéter l’anecdote aux autres journalistes.
En 2007, Yifei Tchang est sollicitée par le magazine littéraire Lire pour répondre à un lecteur. Elle confirme les dires de feu son paternel (disparu en 1998) : « Je parle de la signature de mon père, le vrai Tchang, qui avait laissé ses traces dans l’album Le Lotus bleu. » Outre les deux cases signalées par Tchong-Jen, elle a repéré deux autres vignettes, pages 40 et 46.
Oui, mais… père et fille se sont référés à l’album de 62 pages en couleurs, paru en 1946. Edgar P. Jacobs a participé à la refonte de cet épisode (en tant que coloriste), mais pas Tchang Tchong-Jen, qui se trouvait alors à l’autre bout du monde !
Il faut donc ouvrir le volume en noir et blanc, paru en 1936. Surprise : le nom de Tchang Tchong-Jen n’apparaît pas aux planches 80, 90 et 91 (qui correspondent aux pages 40, 45 et 46 de l’édition en couleurs). Seule la planche 110 arbore sa demi-signature, sur la façade d’un entrepôt. Elle est très certainement de la main de Tchang : il a eu le temps de l’insérer dans le récit avant de quitter la Belgique en 1935. Et c’est donc Hergé qui a écrit trois fois – partiellement – le nom de son ami chinois au cours du remontage en couleurs du Lotus bleu. Connaissait-il le sens de ces idéogrammes à ce moment-là ? Il ne s’en souvenait plus, en tout cas, lorsqu’il conçut Tintin au Tibet à la fin des années 1950 : les tintinophiles les plus avertis le savent, l’un des caractères gravés dans la roche (page 30) est erroné… À moins que le Tchang de papier, dont le prénom diffère, ne soit donc pas celui qui vécut réellement !
Patrice GUERIN






